La peau des grenouilles vertes

Editions de l'Aire 2015


Le roman est inspiré d’un fait divers qui défraya la chronique : l’enlèvement, contre rançon, de la fille d’un artiste célèbre. Fouillant la vérité des êtres, il examine la question de leur détermination et de leur responsabilité individuelle. De manière tout aussi convaincante, en créant un labyrinthe de mentir-vrai, il pose la question de l’écriture au travers d’un dispositif narratif original. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui appartient à la fiction, parvient-elle à comprendre les autres en pénétrant dans leur vie… comme un voleur ? L’occasion pour l’auteur d’interroger son art et de se demander ce qui, au bout du compte, fonde la littérature.


"Toute l’équipe s’était retrouvée à la villa Clémence, au chemin de la Muse. En plein cœur des grandes fortunes, sur la colline montreusiène.

A l’image de sa maison, le réalisateur lui parut sympathique. Il avait une grosse tête. Comme la sienne. Sauf que dans celle du réalisateur, il devait y en avoir. En voilà un qui avait réussi. N’avait–il pas fait fortune en racontant la pauvre vie des riches et la riche vie des pauvres ?

Et lui, il n’avait pas été fichu de torcher un scénario qui tienne la route. Bricoleur, cambrioleur, irrequieto. Ces mots lui vrillaient le cerveau.

Mécaniquement, il fit son boulot. Comme un drapeau, il a planté la caméra dans le bureau d’Onson au premier étage, mesuré la lumière, apprêté quelques parasols.

Le réalisateur plaisantait, à l’aise dans son gilet anglais. Il se laissait faire tout en surveillant les préparatifs, cigare aux lèvres. Edmond avait pensé à son père et s’était senti écrasé devant l’homme qu’il aurait voulu être, couvert de gloire et de fortune.

On a procédé au tournage, tout s’est bien passé, la routine. Quand ça a été fini, le réalisateur a annoncé « Champagne pour tout le monde ! »

C’est là qu’il l’a vue. Plus ou moins le même âge que sa fille aînée. Le même air un vaguement inquiet, le corps ingrat mais en blonde. Elle se tenait derrière sa mère, comme pour se protéger.

L’idée dans toute sa clarté s’est confirmée seulement après, en descendant les escaliers. Elle l’a hanté sur le chemin du retour, ébloui comme un mirage. Il a siffloté de joie tout au long de la route.

A la maison, Nush lui avait dit qu’elle le trouvait de bonne humeur. Elle avait acquiescé d’un œil bienveillant quand il lui avait dit qu’il se rendait à la grange et qu’il ne fallait pas le déranger.

Mine de rien, il avait examiné les alentours.

Il aimait cette expression, mine de rien. Elle suggérait l’ambition secrète. Une malice, un triomphe provisoirement anonyme.

La délivrance se trouvait là, dans cette pièce même, cadeau de la providence, à lui seul réservé ! Un instant, il éprouva un sentiment de condescendance à l’endroit de ses collègues mal payés qui n’auraient jamais l’inspiration de faire fortune.

Le bureau du vieux, la chambre de la bonne, au premier. Celle de la petite, juste à côté. Une maison de poupée garnie de géraniums, d’hortensias et d’azalées, presque irréelle.

Aux pieds de la façade, offerte et désœuvrée : l’échelle. Et, cerise sur le gâteau, la Range Rover au fond de l’allée.

Seule contrariété, le crissement du gravier. Agaçant, le gravier. Une alarme en continu. Il en mettrait dans sa nouvelle propriété, quand il aurait réussi son coup."